☻La Taille d’un homme debout
LAURE BLATTER
Critique de William Fujiwara, 31 mars 2026
“Psaria hôtel“
Laure Blatter présentait au grand parquet une première mise en scène déjà très aboutie d'une partie de son propre texte, La Taille d'un homme debout. Une fille part sur les traces de sa mère, dans un lieu nommé Psaria, elle dont la vie a été intimement liée à une guerre aux contours indécis qui a eu lieu trente ans auparavant. Si les lieux et les enjeux gardent une forme générique, les situations de jeu se concrétisent dans des allures de corps, des parlers singuliers. Mais aussi des masques et des symboles qui donnent une consistance en suspens dans le temps et l'espace.
La détective en herbe, partie sur les traces de sa mère, se heurte chaque fois au silence, aux esquives, à l'absence d'un travail de mémoire. On lui indique un lieu en forêt, comme pour se débarrasser enfin de ses questions épineuses. La forêt, lieu immémorial par excellence, nous renvoie vingt ans plus tôt, dans un hôtel tenu par un frère et une sœur. L'écriture de Laure Blatter trouve ici une évidence, portée par l'interprétation de Marie Depoorter et Romain Gy. Dans l'obscurité traversée d'un clair de lune, l'hôtel est tout autant un lieu de refuge qu'un lieu exposé à toutes les menaces que peut dissimuler la forêt. La présence de la sœur s'intensifie en se chargeant de toutes les ambivalences quant à l'autorité, la séduction, la détresse qu'elle incarne. Soeur et frère se déchirent, la domination de l'un et l'autre alternent dans une cruauté argumentative qui transposent dans l'ordre de la responsabilité et du devoir moral la violence du désir chez Koltès pour Dans la solitude des champs de coton. Et ce drame mystérieux, dont les détails nous échappent et dont nous parviennent seulement les coordonnées affectives et existentielles fondamentales, se déroule dans l'indifférence menaçante de la forêt.
La journaliste improvisée atterrit à l'hôtel, le fil de l'enquête et le fil de l'hôtel se rencontrent, ou plutôt ils s'entremêlent sans le savoir, chacun se déploie dans sa propre perspective. La journaliste, en quête des témoignages de la guerre vécue par sa mère, se trouve portée vingt ans auparavant. La dramaturgie réalise pour ainsi dire le désir de la jeune femme : être témoin elle-même de cette réalité qu'elle poursuit. Pour autant, cette solution dramaturgique amène au premier plan l'intervention transformatrice du présent à la recherche du passé. Le traumatisme qu'on essaie de saisir et de comprendre ne peut être atteint qu'en le réélaborant après-coup, en prenant pour ainsi dire sa place – celle du présent – dans l'empreinte du passé.
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Texte, mise en scène, musique Laure Blatter
Jeu Hinda Abdelaoui, Marie Depoorter, Romain Gy
Voix Dominique Reymond, Clara Bretheau, Alain Blatter, Martine Blatter, Annabelle Maillard, Claire Le Gall, Borja Lopez
Création sonore Annabelle Maillard
Création lumière Jérôme Baudouin
Assistanat à la mise en scène, regard sur l'espace Borja Lopez
Regard dramaturgique Lucie Mollier
Réalisation masque et maquette Romain Gy, Laure Blatter
(Vu au Grand Parquet, dans le cadre du festival JT26 organisé par le Jeune Théâtre National)